2022 - Les circuits jaunes

Pépito

Une petite histoire en trois actes

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  • D’où est venu cet a priori que la couleur jaune a été attribuée aux circuits d’initiation ?

  • D’où est venu cet a priori qu’ils sont faciles puisque pour les débutants ?

  • D’où est venu l’ancien préjugé que les circuits servaient à l’entraînement des alpinistes ?

Je pose cette dernière question parce que cet a priori a été tenace, et l’est encore dans certains esprits, alors que l’on ne voit quasiment jamais d’alpinistes s’entraîner dessus depuis très longtemps. C’est pareil pour les circuits dit « jaunes » prétendument créés pour l’initiation, alors que dès leur apparition, peu ont été propices à l’enseignement de l’escalade. Ils ne pouvaient l’être tous, simplement parce qu’ils avaient une autre utilité : l’entraînement à l’escalade comme on disait autrefois ; expression qui veut dire en réalité : utile à la pratique de l’escalade. Il aurait été tellement plus simple de dire dès le départ que les circuits jaunes étaient des circuits comme les autres : comme les circuits orange, les circuits bleus… Et pour que certains soient utiles à l’initiation, il aurait simplement fallu veiller à ce que certains circuits « jaunes » soient « pédagogiques » et pas faits avec du tout venant : de la dalle quatre-pattes à la incontournable série de rétablissements éprouvants...


Vous vous en doutez, cependant on a tendance à l’oublier : dès la naissance de l’escalade rocheuse dite alors acrobatique, il s’est trouvé des volontaires pour s’y essayer. Ce qui signifie qu’il y a toujours eu des néophytes et des bonnes âmes pour les initier aux gestes de l’escalade. On sait très peu de choses des usages des anciens concernant la pratique de l’escalade rocheuse à Bleau et son enseignement. Cependant, on imagine que l’initiation devait se faire sur les lieux de pratique des anciens, à l’avenant sur le tas, soit au sein d’un petit groupe constitué, soit auprès de parrains, ou encore « entre copains ». En tout cas, comme il y avait assez peu de prétendants à l’alpinisme durant l’année, l’initiation à la technique de l’escalade à Bleau s’est faite durant près d’un demi-siècle sans la prévoir spécifiquement, si ce n’est que : « La connaissance parfaite de la technique alpine permet de pratiquer l’alpinisme avec une sorte de sécurité ».

Il faudra attendre la naissance du premier circuit d’escalade en 1947 pour que l’enseignant ait en quelque sorte son support pédagogique. Car aux dires de Fred Bernick, l’inventeur du circuit : « il permettait l’entraînement à la marche en cordéeavec toute l'utilité que cela présente pour l'enseignement de l'alpinisme. Remarquons la double utilité annoncée : l’entraînement et l’enseignement.

Au cours des années cinquante, le succès de plus en plus marqué pour les sports de montagne, allant avec la super médiatisation des grandes conquêtes himalayennes et Andines, apporta d’année en année de plus en plus d’aspirants montagnards aux portes des organisations alpines ; et tant qu’ils durent à un moment donné s’organiser pour les accueillir et les initier à l’alpinisme. Voici ce qu’on pouvait lire en 1956 dans la revue du CAF, Paris Chamonix : « Nos écoles d'escalade sont de plus en plus fréquentées. Chaque dimanche y apporte son contingent de nouveaux participants (comprendre des débutants)… C'est pourquoi nous organiserons désormais, à l'intention des jeunes et des nouveaux adhérents des sorties spéciales dites « sorties d'initiation ». Leur but est de donner aux débutants les premiers éléments de leur formation alpine… »

A cette époque : on utilisait beaucoup le terme « école d’escalade » devant le lieu de sortie comme : École d’escalade au Cuvier ou École d’escalade à Surgy, de sorte qu’on pourrait penser que le grimpeur passait tout ses dimanches à apprendre à grimper, alors que paradoxalement les débutants ne se retrouvaient décidemment pas dans la plupart de ces petites écoles d’escalade que sont les divers sites d’escalade à Bleau, et ça malgré la hausse du nombre de circuits propices à l’entraînement et à l’enseignement de l’alpinisme. Un petit paradoxe !

En effet, le nombre de circuits n’avait cessé d’augmenter avec le nombre de pratiquants, mais assez peu pour les grimpeurs de niveau modeste et les débutants : sept dits « faciles » sur les soixante-dix existant à Bleau aux environs de 1967, dont le célèbre circuit rouge montagne créé en 1960 à grand renfort de prises taillées aux Gorges de Franchard. Surnommé La Cerise du Débutant, il a été en réalité peu utilisé pour l’enseignement de l’escalade. Pourquoi, me suis-je arrêté à l’année1967 ? Parce que ça fait vingt ans que le circuit d’escalade a été inventé, mais aussi parce que c’est l’année de naissance de la commission de travail sur les circuits d’escalade regroupant les principales associations de la région parisienne (CAF, FSGT, GUMS, pour citer les plus importances et les plus actives). Présidée par Pierre Bontemps, la commission a aussitôt adopté le principe d’une normalisation de la couleur des circuits en rapport avec sa difficulté globale. En l’occurrence pour les circuits estimés Peu Difficiles (PD), la couleur Jaune. Et chose peu connue, collégialement il a été aussi décidé : « …de tenter d'équilibrer la tendance actuelle de créer des circuits de plus en plus difficiles, l'effort d'entretien devra s'accompagner de la mise en service de nouveaux circuits P.D et A.D. de telle sorte qu'il en existe au moins un dans chaque massif ». Paris Chamonix, de juin 1967 et février 1968 (1).

Ce compte rendu ressemble fort au mot d’ordre de la célèbre opération de la FSGT : « Un circuit jaune par massif » traduit parfois par : « Un circuit jaune par an ». En effet, le groupe de la FSGT-GUMS, dont le rêve commun était de voir se développer la pratique populaire de l’alpinisme, s’est investi sur le terrain pour créer ces fameux circuits jaunes, perçus alors comme des instruments nécessaires à la démocratisation de l’escalade.

Ce qui les a conduits à affirmer plus tard que : « La F.S.G.T et le G.U.M.S, chacune de ces organisations avec ses caractères propres, ont toujours su unir leurs forces afin de développer la pratique populaire de l’alpinisme… et sont les promoteurs et les principaux réalisateurs des circuits faciles et peu difficiles actuellement tracés ». Guide de Bleau, 1970.

Plus tard, cette dernière phrase sera simplifiée : « La FSGT et le GUMS sont les principaux promoteurs des circuits d’initiation ». A partir de là, l’égalité circuit jaune égale circuit d’initiation entrera dans les esprits aussi facilement que 1+1=2, alors que la majorité créés à l’époque ont été faits suivant le modèle de circuit montagne avec son cortège de voies hautes et engagées, du moins intimidantes. On peut s’en étonner, mais comme le circuit jaune avait vocation à servir à la démocratisation de l’alpiniste, il fallait préparer le débutant aux escalades peu assurées en montagne. (On peut aussi s’étonner de cette vocation, mais à l’époque peu en doutaient, c’est pour ça que tant de gens redoutaient la prolétarisation de l’escalade et en parlait comme d’un fléau : mais ça, c’est une autre histoire).

Au tour du CAF maintenant de donner son sentiment : le troisième partenaire de cette aventure… En 1971 sortait dans la revue Paris-Chamonix un article de Pierre Bontemps sur les circuits faciles créés à Fontainebleau, dans lequel on pouvait lire : …Les circuits se sont développés… si bien que vers la fin des années soixante chaque site un peu important possédait son circuit d’escalade, voire plusieurs… mais rares étaient les massifs qui offraient aux débutants toujours plus nombreux un circuit leur permettant de s’entraîner seuls, en dehors des sorties encadrées à leur intention. Les associations telles que le CAF en ont pris conscience et l’on peut dire que la plupart des circuits faciles et peu difficiles sont nés de leurs initiatives… circuits qui permettront aux grimpeurs de niveau encore modeste et aux débutants de s’entraîner et se perfectionner. On voit là que les circuits jaunes servaient à s’initier en autodidacte, à s’entraîner et à se perfectionner à la fois. Donc à grimper tout simplement.

Entre 1965 et 1980, environ 40 circuits jaunes seront créés (2). Mais créer ne suffit pas, pour satisfaire les besoins des grimpeurs, il faut aussi maintenir en état ce qui se dégrade vite, et amender même ce qui n’est pas satisfaisant. Surtout que la fermeture des forêts domaniales, s’accompagna d’une restriction administrative quant à la création de nouveaux circuits : plus question d’improvisation, de faire à la vite fait. L’ONF l’a dit et les membres de la commission circuits étaient globalement d’accord : Il a été décidé que la priorité sera donnée à l’entretien et à l’amélioration (où au remplacement) des nombreux circuits insatisfaisants souvent délaissés d’où l'adoption du fameux : Numerus Clausus. Est-ce la montée du doute quant à voir surgir une société égalitaire, donc de voir apparaître l’alpinisme populaire, cette politique restrictive qui a quasiment stoppé l’élan créatif, n’a pas convaincu tout le monde puisque la FSGT fort occupée par ailleurs n’a pratiquement pas contribué à pérenniser son œuvre durant cette longue période. En trente cinq ans, c’est-à-dire entre 1980 et 2015, seuls trois circuits jaunes seront créés en forêt domaniale dont deux en échange de disparus sur la dizaine de perdus en réalité. Nous faisions peu à peu marche arrière, car seul un tiers de circuits jaunes sur les 47 recensés restait entièrement praticable en 2015 et autant partiellement, le reste étant dans un état d’abandon qui ne permettait plus la pratique de l’escalade : autant dire, c’était comme s’ils n’existaient pas. Le plus étrange dans cette affaire, c’est que ce bilan désastreux n’a motivé aucune réaction au sein de la commission circuits, aucun projet collectif de sauvegarde n’a été proposé par les membres de la commission. Quelques uns s’occupaient bien de leurs circuits préférés mais globalement personne n’eut l’envie ou l’énergie de prendre le taureau par les cornes comme on dit. Cependant : le besoin de circuits de niveau jaune demeurait.

Comment cela a-t-il pu être possible après 35 ans d’austérité contrôlée par la commission des circuits ? Je ne rentrerais pas dans les détails mais il a fallu faire sans le consentement de ce collectif en panne d’influence pendant quelques temps. En tout cas, entre 2015 et 2022, 15 circuits jaunes neufs sont apparus rien qu’en forêt domaniale. Toutes ces réalisations furent conduites sans mandat, entreprises sans mot d’ordre fédéral, simplement du fait de la conscience et du savoir faire des intervenants. Mais également grâce à la compréhension de l’enjeu de la part de l’ONF qui a accepté de leur faire confiance. On ne le dira jamais assez, c’est aussi parce que les gestionnaires l’ont bien voulu que nous avons aujourd’hui 54 circuits d’escalade de niveau jaune en état d'être suivi donc 29 d’entre eux propices à l’initiation des débutants, Les autres étant prévus pour des grimpeurs confirmés qui trouvent de l'intérêt à grimper dans ce niveau.

Pépito, le 1 Juin 2022


(1) Le long article de Pierre Bontemps prodigue plusieurs conseils sur la procédure de création et sur ce que doit être un circuit qui n’est pas mauvais de se souvenir : « …il est important qu'avant sa mise en service, le tracé soit étudié soigneusement en équipe, ce qui ne peut qu'améliorer son intérêt. Aussi il paraît souhaitable d'établir à la craie grasse un premier tracé provisoire et de le faire parcourir par des grimpeurs n'ayant pas participé à son élaboration ; d'une manière générale un niveau moyen doit être respecté et les liaisons particulièrement soignées, traversées et descentes ne doivent pas être négligées... Dans la mesure du possible il faut éviter que le grimpeur ait à mettre pied à terre, la forme boucle (simple ou double) permettant une meilleure répartition des collectives est jugée préférable au tracé en ligne ».

(2) Le premier circuit " jaune " a été créé au Rocher Canon par Gérald Weyl du CAF.

Tableau de recensement des circuits de niveau jaune praticables actuellement dans les sites autorisés à l'escalade.