1969 - De Bleau à Bleau

Gilles Rotillon

Les temps changent et le regard aussi. A la fin des années 60 (1969) un groupe de copains, donc Gilles Rotillon, l'auteur de ce texte, cherche à faire un circuit de haut niveau au Rocher du Duc (1). Mais faute de n'avoir pu en dénicher davantage, il clôture le circuit à 19 passages et ce tracé demeura longtemps à ce nombre... Jusqu'au jour, 20 ans plus tard exactement, l'auteur découvre qu'il y avait bien plus de 19 passages sur la butte du Rocher du Duc valant le niveau rouge/noir mais qu'il n'avait su les découvrir avec ses amis ! - Que s'est-il passé pour que le nombre de voies de haut niveau est pu augmenter de la sorte avec le temps ?, s'interroge Gilles. Voici sa réponse !

Retour au Sommaire

De Bleau à Bleau (2)

Je fréquente la forêt de Fontainebleau depuis plus de 50 ans et ce texte se veut le témoignage des transformations que j’ai vu s'y produire à propos de la pratique de l’escalade.

Quand j’ai découvert Bleau en 1964, ce n’était encore pour l’essentiel qu’un merveilleux terrain d’entraînement à la montagne. Et même si nous pratiquions parfois le « bloc à bloc » (mais dans le même massif), la pratique majoritaire consistait à enchaîner les pistes, ce qui était censé nous donner « la caisse » indispensable pour réussir dans nos entreprises alpines. Une journée où nous n’avions pas avalé au moins une quarantaine de rochers était jugée insatisfaisante et, à l’inverse, le parcours sans but de la saumon d’Appremont (quand même 74 rochers pas si faciles) était le signe d’une grande forme.

Aujourd’hui, la pratique du « bloc à bloc » semble être devenue majoritaire, on ne risque plus guère l’embouteillage quand on suit un circuit, et l’objectif est moins de se préparer à une saison d’été en montagne que de « réussir une belle croix », voire deux ou trois si la forme est bonne et pas forcement dans le même massif.

Cette évolution est due principalement à l’autonomisation de l’escalade vis-à-vis de l’alpinisme. Le nombre de pratiquants de l’escalade a explosé à partir de années 1990 et la moitié d’entre eux (estimation personnelle pifométrique, basée sur les pratiquants de mon club) n’envisage pas de fréquenter la Haute Montagne. Dès lors, le but de l’activité a changé. Nul besoin de faire du foncier en enchaînant les pistes, la recherche de la difficulté maximum devient la règle et le regard sur les rochers s’est profondément transformé.

Dans les années 70, à Beauvais, nous avions créé une piste rouge en cherchant à y mettre les rochers les plus difficiles possibles (pour nous). Nous avions examiné attentivement tous les blocs, un par un, sur toutes leurs faces et avions finalement tracé un circuit de 19 voies. Aujourd’hui dans le même secteur, il existe un circuit noir (où l’on trouve d’ailleurs quelques uns de nos blocs initiaux) de plus de 30 voies et un circuit rouge encore plus long. La plupart de ces voies sont des traversées que nous n’imaginions même pas trente ans plus tôt. Ce n’était pas une question de difficulté, du moins pour certaines d’entres elles, puisque nous les avons réussies assez rapidement. C’est que nous ne regardions le rocher que du bas vers le haut pour une escalade vers le sommet, à part pour quelques traversées particulièrement évidentes. Le derviche, le crawl, les départs assis ou allongés sous un bloc à ras du sol, bref, toute une gestuelle qui nous était inconnue et n’a progressivement émergée (pour notre plus grand plaisir) qu’avec le développement de l’activité qui ne cherchait plus de finalité qu’elle-même, à savoir la recherche de la plus haute difficulté.

Dans le même temps, les massifs avec de nombreux blocs hauts ou de mauvaises chutes ont été progressivement délaissés (comme le Puiselet, le noir du Cuvier Rempart ou celui des Gros Sablons), les grimpeurs actuels préférant visiblement les rochers bas, où la crainte de la chute est éliminée, comme elle l’a été en falaise avec l’équipement moderne. La chute n’est plus une faute, c’est un moyen de progresser, ce qui était évidemment impensable dans une optique alpine. Et la création plus récente de nouveaux circuits présentant ces caractéristiques de risque, comme tous les circuits de Videlles ou ceux de la Padole, montre bien qu’il s’agit d’une tendance de fond. Leur état montre qu’ils ne sont pas très fréquentés, en tout cas pas suffisamment pour rester grimpables sans brosse. On peut par exemple comparer la Ségognole, coin tranquille et à l’écart où les rochers sont pour l’essentiel bien entretenus par une pratique régulière et le circuit bleu du Rocher du télégraphe à la Canche aux Merciers que nous avions tracé il y a déjà bien longtemps et dont la hauteur décourage la fréquentation.

Il n’est d’ailleurs pas question de regretter cette évolution ou d’opposer deux formes de pratiques, mais de constater un fait et d’essayer de le comprendre. En tout cas, cette relative désaffection pour le parcours enchaîné des circuits va sans doute rendre plus problématique leur entretien, ce qui à terme va conduire à de nouvelles évolutions dont je vous reparlerai dans 50 ans.

Gilles Rotillon

    • (1) - Le circuit dont l'auteur nous parle ici a disparu en 1990 avec la création des circuits rouge et noir actuels, ses voies ayant été reprise par l'un ou l'autre de ces circuits.

    • (2) - Cet article a été écrit en 2012 à la demande d'une revue d'escalade qui l'a en fin de compte refusée car le ton leur paraissait trop nostalgique, pas assez moderne, le sujet ne faisant pas rêver !

Onyx, une prise en main de la rouge de 69.