J'ai fait, il y a quelques années, un appel à témoins pour que ceux qui y sont sensibles et répondent nous parlent du Bleau ancien, du Bleau d'autrefois, le Bleau d'une époque que je n'ai pas connue ou à peine connue. J'ai même sollicité quelques anciens que je connaissais, des amis, mais aucun n'a osé prendre la plume, prétextant qu'ils n'avaient rien d'intéressant à dire, ne cédant à aucun argument affirmant le contraire. Bref, je n'ai rien obtenu ou si peu.
Il y a longtemps cette démarche. Depuis certains sont parti pour toujours, il y a quelques semaines encore. Faut-il seulement en vieillissant, apprendre que trop tard existe. Oui, combien j’aurais aimé entendre « ces anciens » raconter leur Bleau. Combien j’aurais aimé apprendre de leur voix ou de leur main comment ils appréhendaient l’escalade en bloc autrefois. Par exemple, puisqu'ils en avaient forcément une, j'aurais aimé qu'ils me disent quelle était la finalité de leur pratique. Aujourd’hui, certains « historiens » nous disent, avec la certitude des cartomanciennes qui lisent l’avenir, que les anciens grimpaient les blocs à Bleau, faute de mieux dans le coin, pour s’entraîner à la montagne. Cependant peut-on se suffire de cette affirmation x fois rabâchée ? Je ne pense pas ! (1)
Lorsque j’ai commencé l’escalade en 1973, c’est un fait, culturellement la destination du grimpeur était la montagne. C’est là que les néophytes persévérants munis d'une âme d’aventurier auraient à aller l’été suivant, vers ce royaume lointain. Beaucoup de grimpeurs de cette génération ont obéi. Pourtant, lorsque nous allions à Bleau, nous n’y pensions guère à la montagne, nous allions à Bleau pour faire de l’escalade en bloc comme on l'approche encore aujourd’hui. D'ailleurs la plupart de mes compagnons d'escalade d'alors n'allaient en montagne que pour randonner et skier. Bref, ils n'étaient en rien des alpinistes. Alors que faisaient-ils à Bleau ou en falaise s'ils ne s’entraînaient pas pour faire de l'alpinisme ? De l'escalade, parbleu ! De l'escalade plaisir ou sportive suivant leur humeur et leur forme. Pour les autres, c'est-à-dire mes compagnons de cordée « tout terrain », ils étaient aussi des grimpeurs de petits blocs à part entière. En clair, ils pratiquaient l'escalade en bloc avec la même passion, le même plaisir qu’ils y mettaient dans une ascension en montagne. Du moins, ceux que j'ai connus, car il y avait aussi des grimpeurs pour qui les blocs à Bleau n'étaient qu'agrès préparatoires à la montagne. Il n'y a donc pas de vérité tranchée là-dessus.
Cet a priori simpliste, qu’autrefois, qu’il y a plus de cinquante ans, les grimpeurs allaient à Bleau, pour parcourir à fond la caisse des pistes d’escalade, tracées pour ça, afin de se préparer à leur saison de montagne, provient peut-être du fait qu'à l’époque, toutes les activités « grimpesques » n’étaient pas distinguées par des définitions et séparées par des noms spécifiques comme aujourd’hui. A penser qu’on a inventé le terme escalade sportive alors qu'elle a toujours existé de fait, comme si on avait voulu décomplexer, par rapport aux alpinistes, ceux qui faisaient uniquement de l’escalade d'ampleur modeste, telle qu'en blocs et en falaises. Je pense que la distinction entre les pratiques n’est pas purement une question de terrain et d'engagement dans l'escalade, la distinction est aussi culturelle, psychologique, socio-économique, mondaine même. Le langage était différent, mais je crois que la hiérarchisation des grimpeurs en fonction de leur pratique existait déjà, il y a un siècle.
Bref ! Si je me suis mis à songer à la pratique des anciens, c’est aussi qu’il n’est pas déplaisant de se mettre à la place d’un Patrick Cordier ou d’un Jacques Reppelin arrivant dans les Gorges de Franchard pour « ouvrir » et tracer leurs fameuses pistes, il y a plus de soixante ans de cela. De marcher sur leurs pas, tout en essayant d’imaginer quelle fut leur impression lorsqu’ils ont découvert ces terrains pratiquement vierges, un Isatis et une Cuisinière entre autres, où tout était à inventer… Dans mon errance rêveuse, je les vois ces hommes comme des Christophe Colomb arrivant sur le rivage d’un monde merveilleux, dont ils ne pouvaient d’emblée appréhender, soupçonner même, toutes les possibilités de conquête, mais où ils ont eu le privilège de tout commencer. Si bien que ce qu’il adviendra après eux ne sera que la suite logique de ce qu’ils ont « ouvert ». C'est ça un pionnier.
C’est peut-être à cause de leur étiquette d'alpiniste, qui sont aujourd'hui comme jeté dans les oubliettes de la petite histoire bleausarde, comme si leurs oeuvres n'avaient pas compté dans l'évolution de l'escalade sportive à Bleau. En effet, les historiens de Bleau tendent à les oublier, comme sans faire exprès, comme s'ils avaient produit à Bleau, avaient été sans incidence sur ce qu'est l’escalade d’aujourd’hui. Bien entendu, comparer la découverte du massif de la Cuisinière et d’Isatis par quelques citadins en mal des hauteurs à celle des Amériques par les Européens peut porter à sourire, même agacer. Mais on peut aussi voir en cette amusante comparaison une manière de grossir les détails, un peu comme le fait une carte du monde dans un atlas qui représente en miniature un réel impossible à voir dans sa globalité en vraie grandeur. Car jamais on ne verra mieux les contours des pays que sur une carte. C’est pourquoi il n’est pas idiot de comparer une carte de vingt centimètres de haut, au vrai monde, et un Patrick, un Pierre ou un Jacques à un Christophe… Des révélateurs de mondes.
C’est bien joli tout ça, mais ou je veux en venir avec toutes ces considérations mises en chapelet, peut-on se dire. C'est que j'aimerais que ce soient un peu ceux qui ont vécu le passé bleausard qui nous le racontent, un peu comme je le fais aujourd’hui, pas ceux qui n’ont pas connu Bleau ou à peine, qui sont réduits à reprendre les ouï-dire approximatifs sans rien vérifier.
1) Dès qu’on leur demande de nous présenter leurs pièces à conviction, qu'on leur demande de voir ou d'entendre les témoignages des anciens qu'ils auraient recueillis, pour être à ce point à l'aise pour nous raconter comment ils appréhendaient l'escalade, et bien jamais ils ne nous répondent !